Votre IA est d'accord avec vous ? C'est mauvais signe
Publié le 14 octobre 2026 · Méthode · IA · Organisation
Fin septembre, en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, la ministre rwandaise des TIC a résumé l'étape suivante : il faut passer des pilotes à petite échelle à des solutions capables de grandir et de répondre aux besoins réels des citoyens. Et pour grandir, il faut des compétences, l'un des piliers de la politique nationale d'IA.
Dans une organisation, cette bascule ressemble à ceci : l'IA n'est plus un essai sur le poste d'un curieux, elle entre dans le travail de tous les jours. La compétence qui manque le plus, alors, c'est de savoir régler son outil pour qu'il vous aide à penser, au lieu de penser à votre place.
Une IA qui vous applaudit
Il m'arrive de proposer à des clients des idées sur des projets qu'ils ont déjà engagés : par exemple, le lancement d'une offre de service destinée aux particuliers, et la stratégie marketing pour la faire connaître. Je connais le sujet, et la plupart de ces idées tiennent la route. Mais quelques bonnes idées ne font pas une stratégie complète.
Quand je soumets ces idées à une IA qui n'a pas été réglée, la réponse est presque toujours la même. Elle me félicite, valide l'ensemble et me propose de passer directement à la production. Aucune question sur ce qui manque. Aucune proposition pour simplifier la méthode, ni pour vérifier qu'on ne lance pas un chantier trop gros pour le besoin.
C'est confortable. C'est aussi exactement le moment où l'on cesse de vérifier.
Elle sait beaucoup, mais rien de vous
Une IA qu'on vient d'ouvrir connaît énormément de choses. Elle ne sait rien de vous : votre métier, vos exigences, votre façon de décider. Ses réponses sont donc générales, et souvent trop polies.
La tentation est de la personnaliser jusqu'à ce qu'elle vous ressemble. C'est utile, à une condition : qu'elle ne finisse pas par aller systématiquement dans votre sens. Une IA qui vous donne toujours raison n'est pas un assistant, c'est un miroir. Elle endort précisément ce qu'on attend d'un professionnel : l'esprit critique et la capacité d'analyse.
Ce qu'on veut, c'est l'inverse : une IA adaptée à vous, qui vous aide à contrôler ce qu'elle produit et qui vous oblige à défendre vos idées, ou à abandonner les mauvaises.
Trois réglages pour une IA exigeante
1. Écrire ses consignes une fois pour toutes
Les principaux assistants d'IA proposent, dans les paramètres du compte, un espace de personnalisation : des instructions qui s'appliquent à toutes vos conversations. C'est le réglage le plus simple et le plus sous-utilisé. Voici une version courte de celles que j'utilise :
Tu es mon partenaire de réflexion. Ton rôle est de trouver la vérité et de me la dire franchement, en restant dans le périmètre de ma demande.
Avant que je tranche : ne sois jamais d'accord juste pour être agréable. Si j'ai tort, dis-le. Signale les faiblesses et les angles morts en quelques lignes. Pas de flatterie. Si tu n'es pas sûr, dis-le, et source les affirmations factuelles. Force-moi à défendre mes idées ou à abandonner les mauvaises.
Une fois que j'ai tranché : fais exactement ce que je demande, rien de plus. Si un élément en plus te semble utile, propose-le en une ligne et attends mon accord.
Si j'ai l'air de chercher une validation plutôt que la vérité, fais-le remarquer.
Deux phases, deux comportements. Pendant la réflexion, l'IA conteste. Après la décision, elle exécute sans rouvrir le débat. C'est ce qui évite les deux pièges : l'outil complaisant et l'outil qui discute de tout.
2. Lui donner les méthodes d'un métier
Les assistants d'IA peuvent aujourd'hui être enrichis : espaces de projet avec leurs propres documents, modules de compétences, connexions à vos outils. Bien choisis, ces compléments imposent à l'IA les méthodes et les standards reconnus d'un domaine, qu'il s'agisse de concevoir une formation, d'analyser un budget ou de rédiger un cahier des charges.
Concrètement : créez un projet, déposez-y votre référentiel, votre modèle de cahier des charges ou vos grilles de qualité, et demandez à l'IA de s'y conformer. Elle cesse d'improviser une méthode là où une méthode éprouvée existe déjà, et elle commet moins d'erreurs sur les sujets qu'elle maîtrise mal.
3. Activer la mémoire, en choisissant ce qu'on lui confie
La plupart des assistants peuvent retenir des éléments d'une conversation à l'autre ; l'option se trouve en général dans les paramètres de personnalisation, et il faut souvent l'activer. Précision importante : le modèle lui-même reste le même, une mémoire garde simplement des notes sur vous. Mieux cette mémoire est tenue, mieux l'IA comprend vos sujets.
Cette mémoire pose une question qu'on oublie trop souvent : qu'accepte-t-on qu'elle retienne ? Le Rwanda vient de lancer sa campagne nationale de sensibilisation à la cybersécurité et à la protection des données, et la loi n° 058/2021 encadre déjà le traitement des données personnelles. Des informations sur vos clients, vos salariés ou vos bénéficiaires n'ont rien à faire dans la mémoire d'un compte personnel. Une routine simple : une fois par mois, relisez ce qu'elle a retenu et supprimez tout ce qui concerne des tiers.
Garder la main
Une IA bien réglée entretient le travail de tête. Deux habitudes m'y aident.
Distinguer signaler et produire. Au début d'un sujet important, je lui demande l'approche la plus rigoureuse et des sources vérifiées. Ensuite, par défaut, l'IA signale ce qui la gêne. Elle ne produit que si je le demande, ce qui m'évite de me retrouver avec des documents que je n'ai jamais voulus.
Garder le fil. Le vrai défi, à la longue, est de savoir où l'on en est sur chaque sujet et dans quel ordre les traiter. J'utilise pour cela un dossier de notes et un tableau de bord de mes priorités, que l'IA lit au début de chaque séance de travail et m'aide à tenir à jour. Les décisions restent les miennes ; le tableau me rappelle simplement celles que j'ai déjà prises.
Avec ces réglages, l'IA cesse de vous dire « excellente idée » pour des idées ordinaires. Elle pose la question qui manquait, et vous continuez à réfléchir.
Dans une organisation, ce réglage devient une règle d'équipe
À Kigali, ce que j'observe dans les entreprises, c'est encore peu d'usage quotidien de l'IA, ou un usage très basique, sans méthode. C'est le même constat que pour des outils bien plus anciens : un agenda tenu au jour le jour, une boîte mail où les échanges se perdent, des dossiers qu'on suit de mémoire. Le résultat est connu : des journées à rallonge et une course permanente pour ne pas être en retard. Une organisation solide et une méthode éprouvée valent mieux que tous les rushs. L'IA ne fait pas exception.
Le premier réglage prend dix minutes, seul. Dans une organisation, si chaque collaborateur règle son outil à sa façon, ou ne le règle pas, on obtient des niveaux d'exigence très différents d'un bureau à l'autre, et des données qui circulent sans règle.
Trois décisions suffisent pour commencer : des consignes communes, adaptées au métier de l'équipe ; une liste claire de ce qu'on peut confier à l'IA et de ce qu'on ne lui confie jamais ; un responsable qui vérifie que ces règles tiennent dans la durée. C'est la suite logique de la question posée en juillet : qui pilote l'IA chez vous ?
Si vous voulez que vos équipes utilisent une IA qui les rend plus exigeantes plutôt que plus paresseuses, réservons 30 minutes. Pas de pitch — juste une conversation.